« La formation de maraîcher urbain conduira à des emplois variés »

Interview de Nicolas Bel, cofondateur de Topager

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Comment avez-vous créé Topager et quelle est sa mission spécifique ?
Topager est parti d’une expérience d’agriculture sur les toits d’AgroParisTech[1] via le biomimétisme (le fait d’imiter le vivant). 3 impératifs guidaient notre approche : cultiver en utilisant des déchets locaux compostés sur place ; garder les sols vivants grâce à la présence de champignons et de vers de terre qui recréent de l’humus ; maximiser les services écosystémiques, par exemple la rétention des eaux de pluie pour qu’elles servent à la collectivité.

A la suite de cette expérience, de grands chefs nous ont demandé de faire pousser des aromatiques et des légumes sur les toits de leurs restaurants : c’est ainsi qu’est né Topager, voici 4 ans. Aujourd’hui, l’entreprise rassemble 13 salariés ; elle conçoit des jardins partagés, des toitures végétalisées et autres projets d’agriculture urbaine, elle les réalise et forme à leur entretien.
Nicolas Bel

Vous vous insérez dans un courant très porteur, notamment à Paris, où la municipalité encourage ce type de projet ?
Nous avons contribué à l’effervescence sur ce sujet et elle nous porte : après avoir visité les cultures sur les toits d’AgroParisTech, la candidate Anne Hidalgo a lancé son think tank de campagne « Oser Paris ». Il existe une forte ambition municipale qui porte le mouvement et se manifeste à travers les programmes « Réinventer Paris » ou « Parisculteurs ».

Vous pratiquez une agriculture sans intrant chimique mais quel est l’impact de la pollution urbaine sur les cultures ?
Les particules issues de la pollution urbaine sont essentiellement nocives pour les poumons mais leur impact est mineur si on les mange. Certaines particules contiennent des éléments toxiques : les hydrocarbures des chaufferies urbaines l’hiver ou les métaux lourds issus des pots d’échappement des voitures. Les hydrocarbures se déposent sur les feuilles mais l’essentiel est éliminé au premier lavage ; les métaux lourds sont par définition denses et restent au sol, nous en trouvons des traces sur les toits mais les taux mesurés restent bien inférieurs aux normes.

Les sols des grandes métropoles ont été très pollués par des activités industrielles passées. Nous faisons énormément de mesures de pollution sur les sites de nos clients. Nous les avons bien sûr réalisées sur CultiCime par précaution mais un site en hauteur n’a pas de raison d’être contaminé. Il faut se méfier parfois des apparences : l’air en ville est pollué mais beaucoup de cultures à la campagne sont contaminées par des pesticides.

Quelle est la spécificité de Culticime par rapport aux projets d’agriculture urbaine que vous avez déjà menés ?
L’ambition de CultiCime est de développer une activité de maraîchage professionnel urbain par l’insertion, réplicable et rentable : les ventes des produits compenseront les frais de gestion du site. Les projets que nous avons réalisés jusqu’à présent n’avaient pas une ambition de cette ampleur. Les denrées produites sur CultiCime, comme les légumes et les petits fruits (framboises), demandent un travail manuel et créent donc de l’emploi. CultiCime a également la vocation d’un service écosystémique : si nous récupérons des tonnes de déchets pour les transformer en compost, les nuisances issues des camions poubelles et des déchets incinérés diminueront. C’est un service à la collectivité, au-delà de la production.
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Comment être rentable sur une surface restreinte ?
En maraîchage classique, il faut un hectare pour être rentable. Nous sommes très conscients des difficultés de rentabiliser l’exploitation de 1000 m2. Nous misons sur des produits à haute valeur ajoutée et sur la polyculture : les salades en cours de croissance sont entourées de radis pour fournir une première récolte : chaque surface est optimisée. Nous sommes en train de créer des modèles standards d’efficacité pour pouvoir équilibrer salaires et recettes du maraîchage.

Notre approche s’appuie sur notre expérience, nos recherches mais aussi sur 150 ans d’un savoir-faire exceptionnel en maraîchage intensif développé en proche banlieue parisienne, notamment à Aubervilliers. Le livre Le manuel pratique de la culture maraîchère à Paris, paru en 1845, décrit des méthodes très précises : la profondeur à laquelle il faut enfoncer chaque graine dans la terre, le compost à partir de crottin de cheval, les techniques manuelles des cultivateurs… La nouvelle ligne de train Paris-Marseille a rendu à l’époque ce savoir obsolète en important à Paris les légumes du Sud. Je qualifie ce maraîchage d’ « agro-écologique bio intensif » : la production sur de petites surfaces, sans mécanisation, qui optimise la rotation et les associations des cultures. Nous nous inspirons de ces techniques.

Sur un toit, on ne peut utiliser aucune machine. Dans notre centre de recherche d’Ivry-sur-Seine, nous testons la rentabilité de certaines parcelles avec de nouvelles méthodes. Nous sommes dans un processus d‘innovation permanente pour adapter les techniques au contexte de chaque projet. Par exemple, nous voulons installer un composteur sur CultiCime : il existe des composteurs pour les particuliers ou pour de grosses centrales industrielles mais le système intermédiaire n’existe pas ou n’est pas adapté à notre configuration. Les jeunes pousses, comme la roquette, doivent être aspergées d’une petite pluie fine et nous avons dû tester différents types d’asperseurs. Nous essayons ces techniques pour être les plus économes et performants possible.
 
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CultiCime a commencé à fournir des salades en petites quantités fin 2016. Les restaurants du quartier achètent au prix de gros et nous ne pouvons pas être compétitifs. La vente directe est plus dans notre créneau : elle réduit les coûts en évitant le transport et le stockage. Nous projetons de la mettre en place pour les salariés de Veolia, qui pourraient commander par Internet. Un format idéal serait une AMAP[2] au sein de Veolia. Dès le printemps, nous allons cultiver une grande variété de légumes - tomates, courgettes, haricots, pois… - et des petits fruits pour proposer un panier complet.

Quel est, à votre avis, l’avenir du métier de maraîcher urbain ?
Les personnes en insertion à l’association Espaces exercent habituellement des activités d’entretien d’espaces verts. A CultiCime, elles apprennent à semer, à planter, à défendre les plantes contre les maladies et les ravageurs : toutes ces activités les passionnent. Il existe une fierté à produire de la nourriture, d’autant plus que les retours sur la qualité gustative de nos aliments sont très positifs. Je suis impressionné par leur état d’esprit et leurs compétences. C’est très gratifiant pour nous qui les formons.

Actuellement, nous sélectionnons les méthodes les plus adaptées pour remplir notre objectif : créer une filière de formation au métier de maraîcher urbain en 2017. Elle conduira à des emplois variés : animer des jardins partagés, travailler sur des sites de maraîchage périurbain ou dans des magasins bio…

Topager mène des programmes de recherche avec le Muséum d’Histoire Naturelle (MNHN), l’INRA et le CNRS : quels sont les développements d’avenir de l’agriculture urbaine ? Qu’en est-il dans d’autres pays ?
Nous travaillons par exemple à dépolluer et valoriser les terres de remblai dans le cadre de la construction du Grand Paris Express. L’agriculture urbaine est vaste et multiforme. Il existe beaucoup de jardins partagés, cultivés et animés par les habitants, notamment en zone périurbaine. La production sur les toits est innovante et reste exceptionnelle. Les premières expériences ont eu lieu aux Etats-Unis et au Canada, comme la Brooklyn Grange qui produit chaque année plus de deux tonnes de nourriture biologique sur deux toits dans New York. L’agriculture professionnelle urbaine sur les toits ne produira sans doute pas de gros volumes. Des jardins familiaux apparaissent également sur les toits : ils permettent d’approvisionner à faible coût sa famille avec des produits de grande qualité. L’agriculture périurbaine va sûrement se développer : elle préserve les espaces agricoles en grande banlieue et reste essentielle pour nourrir les villes.

Après avoir été longtemps dévalorisée, l’agriculture retrouve ses lettres de noblesse. Un exemple : chaque semaine, Topager reçoit plusieurs candidatures spontanées de gens très compétents, venus de secteurs très variés, qui aimeraient se reconvertir dans l’agriculture urbaine. Autant conduire une moissonneuse-batteuse ne semble pas attractif, autant la complexité du maraîchage, l’excellence de ses produits, la relation personnalisée avec les clients sont perçus comme très enrichissants.
 
 
 
[1] L’Institut des sciences et industries du vivant et de l’environnement ; le site se trouve au 16 rue Claude Bernard, dans le 5ème arrondissement de Paris.
[2] Une AMAP (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne) naît de la rencontre d'un groupe de consommateurs et d'un producteur qui établissent entre eux un contrat ; il définit notamment la diversité et la quantité de denrées à produire pour la saison, les méthodes agronomiques (elles s'inspirent de la charte de l'agriculture paysanne et du cahier des charges de l'agriculture biologique), le prix du panier, le lieu et l'heure de la distribution périodique.